Le Grenadier, variétés, reproduction et culture aux XVIIe et XVIIIe siècles

La connaissance des végétaux et de leur histoire nous permet de dater la période à laquelle ils sont arrivés en France - lorsqu'ils ne sont pas endémiques de notre pays -, de connaître les pratiques culturales du passé, et, par extension, d'identifier les motifs sculptés dans la pierre de nos églises et nos châteaux, ou reproduits sur les soieries tourangelles.

Intéressons-nous, aujourd'hui, au Grenadier, qui pousse dans notre pays depuis plusieurs siècles - alors que les formes spontanées du grenadier (Punica granatum) se rencontrent en Asie centrale - et dont les fleurs rouge vif illuminent certains jardins du val de Loire à la belle saison. Ne soyons donc pas étonnés de trouver des grenades sur les motifs de nos tissus les plus anciens et dans la pierre de notre région.

Le grenadier en 1605 - Olivier de Serres

En 1605, nous sommes alors sous le règne du roi Henri IV, l'agronome français Olivier de Serres (1539-1619) fait publier la 3ème édition revue et augmentée de sa célèbre monographie imprimée Le Théâtre d'agriculture et mesnage des champs, dans laquelle il donne quelques indications sur la culture du grenadier et les espèces qui existent alors en France.

"En même temps que le Jujubier, faut planter le Grenadier, en semblable terre, & sous pareil air, pour la conformité de leurs naturels. De la bastardiere (1) retirera-t-on le plant des Grenadiers, où de branche aura été mis à enraciner quelques années auparavant. Le plant sera choisi un peu plus mince que le manche du hoiau (2), parce qu'il ne se reprend si aisément, gros que menu. Cet enracinement de branche épargne la peine de l'enter(3) : toutefois si on désire de l'enter, on le pourra faire en canon ou écusson, non en autre manière, à cause de la dureté de son bois. De trois espèces de Grenades il y a , des Douces, des Aigres, & d'autres participant des deux goûts, nommées Aigre-Douces; différentes sont-elles aussi en grandeur, selon leur particulières races. Toutefois, à cela aide fort la culture, laquelle, immédiatement, agrandit ce Fruit, car une race de Grenades petites, mise dans un jardin bien cultivé, rapportera fruit plus gros, qu'une de grande, plantée en lieu laissé en friche. Cela se remarque tous les jours, la différence des Grenades croissant en Arbres cultivés au Verger, à celles que portent les haies, qu'en plusieurs lieux l'on dresse pour clôture, celles-ci demeurant petites, au respect de celles-là. [...] La Grenade est ainsi dite, pour le grand nombre de grains dont sa pomme est composée. Elle est venue de Carthage en Italie, partant appelée des Latins Malus Punica. [...] Ainsi que de plusieurs autres Fruits, de celui-ci fait du vin, en exprimant son jus au pressoir, en ayant au préalable retiré nettement ses grains, pour les décharger d'écorces & pellicules. Les Apothicaires ont accoutumé de conserver longuement le jus de Grenade dans des vases de terre vitrée, ou de verre, après être épuré & écumé, y versant par dessus de l'huile d'olive, pour le garder d'éventer."

Le Grenadier, Éléments de Botanique, Joseph Pitton de Tournefort, 1694

Le Grenadier - Éléments de Botanique, ou Méthode pour connaître les Plantes, Joseph Pitton de Tournefort, 1694, Gallica©

Le Grenadier en 1713 - Antoine-Joseph Dezallier d'Argenville

Un siècle après Olivier de Serres, voici les conseils de culture prodigués par le naturaliste, collectionneur et historien d'art français, Antoine-Joseph Dezallier d'Argenville (1680-1765), auteur de La Théorie et la pratique du jardinage, en 1713. Nous sommes alors, pour deux années encore, sous le règne de Louis XIV...

"Le Grenadier n'est pas à comparer à l'Oranger en toutes manières : son feuillage est petit, longuet, & ne se conserve pas l'hiver; la tête & la tige en sont assez belles, d'une écorce blanchâtre & peu unie; les fleurs sont d'un rouge très vif. On en compte principalement de deux espèces, celui à fruit, & celui à fleur, qui est le plus estimé quand il est panaché : il est plus délicat que l'autre, & se serre dans l'hiver; mais le Grenadier à fruit est assez vigoureux pour résister en pleine terre; l'on fait beaucoup de cas des Grenades : ces arbres se multiplient de jetons & de marcottes.

Il est aisé de voir qu'il y a peu de ces arbres que l'on soit obligé de greffer; les marcottes & les jetons redonnent sûrement des mêmes espèces, qui comme de bons enfants ne perdent aucune qualité de leur mère : voici néanmoins ceux qui se peuvent greffer. Les Grenadiers & les Myrtes panachés se greffent sur des communs en écusson ou en approche, pour en avoir de race panachée.

Les Grenadiers, les Lauriers, les Myrtes, les Jasmins, &c. se cultivent de même que les Orangers, dont l'éducation peut servir de modèle à tous les arbres encaissés ou empotés à quelque petite différence près, comme on va le remarquer.

Le Grenadier demande plus de nourriture, & une terre plus substantielle que l'Oranger; on met moitié de bonne terre neuve & moitié de terreau, & par là on empêche ses fleurs de tomber si vite; il veut beaucoup d'eau, comme de deux jours l'un, & veut être souvent labouré; on lui donnera outre cela un demi-rencaissement tous les deux ans, & l'on saupoudrera la superficie de la caisse, de deux ou trois pouces de terreau; sa tête doit être ronde & très touffue, sans autre précaution pour la taille, que de pincer les branches qui s'emportent trop.

Dans l'été fleurissent l'Oranger, le Citronnier, le Limier & autres espèces, le Grenadier, le Myrte, le Laurier-franc, le Laurier-rose, le Troène, le Jasmin commun, le Colutea, le Lilas de Perse, l'Arbre de Judée, le Rosier des mois & le Baguenaudier."

Le Grenadier, Planche, Histoire universelle et raisonnée des végétaux, Pierre-Joseph Buchoz, 1771-1774

Le Grenadier, Planche, Histoire universelle et raisonnée des végétaux, Pierre-Joseph Buchoz, 1771-1774, Gallica©


(1) bastardiere, batardière : terme d'horticulture, peu usité maintenant et qui, tandis que la pépinière signifiait un plant d'arbres non greffés, signifiait un plant d'arbres greffés destinés à être transplantés dans les jardins.

(2) hoiau, hoyau : houe à lame forte, aplatie, taillée en biseau, employée au défoncement des terrains et aux façons de la petite culture qui demandent le plus de force.

(3) enter : terme d'horticulture. Greffer par ente. Enter un poirier, un pommier.