Histoire et description de l'Anémone par Philbert Dupuis (1677-1757)

Alors que l'Interprofession Val'Hor lance une campagne d'affichage destinée aux fleuristes et à la promotion des fleurs de saison (anémones, renoncule, camélia et violette) à l'occasion de la Saint Valentin, j'ai eu la curiosité d'effectuer des recherches sur l'histoire de l'anémone et je suis tombée sur une petite pépite, écrite par Philbert Dupuis (Paris, 1677-1757) - Jardinier chargé du jardin de la Surintendance de 1695 à 1703, et qui devient, à 26 ans, jardinier des grands parterres et de la grande allée des Tuileries, jardin dans lequel il travaille jusqu'en 1715 - et publiée chez l'éditeur parisien Charles de Sercy en 1696.

Il s'agit d'un texte imprimé portant le titre de Connoissance et culture parfaite des belles fleurs. Des tulipes rares, des anémones extraordinaires, des oeillets fins. Et des belles oreilles d'ours panachées, qui fait partie du fonds ancien J. Decaisne, conservé par la Société Nationale d'Horticulture de France.

Hellébore, fleur de topinambour, anémone hépatique, colchique et perce-neige, dessin, Walter, Johann (1604-1677), 1663, Gallica©

Découverte !

J'ai volontairement conservé les majuscules et l'esperluette, pour rester fidèle à la source, mais j'ai modifié l'orthographe de certains mots.

Chapitre I. Des Anémones

Les Anémones nous sont venues des Indes, Monsieur Bachelier grand Curieux de Fleurs les en apporta il y a environ quarante ans1. Il apporta de ce même voyage le Marron (écrit Maron dans le texte) qui produisit au pied de la tour du Temple ce Marronnier d'Inde, le père de tous ceux qui sont en France, & dans tous les États voisins. Nos illustres Curieux visitaient assidument le jardin de Monsieur Bachelier, parce qu'ils savaient qu'il avait apporté plusieurs raretés. Ils furent émerveillés de voir la floraison des Anémones. Le mérite de la nouveauté & la vivacité de l'émail de ces fleurs ravirent. Quelques Anémones doubles qui se trouvèrent parmi les simples furent cause que Monsieur Bachelier voulut les augmenter pendant huit ou dix ans avant que d'en vendre; mais l'ardeur des autres Curieux fut trop véhémente pour un terme si long, & quand l'argent ne peut rien, l'adresse est une grande ressource.

L'invention dont un de nos Curieux Conseillers au Parlement se servit, pour avoir de la graine d'Anémone, malgré les durs refus de Monsieur Bachelier, est trop spirituelle pour être tue. Cette graine ressemble extrêmement à de la bourre, elle en porte même le nom, & quand elle est tout à fait mûre, elle s'attache facilement aux étoffes de laine; ce Conseiller alla voir les fleurs de Monsieur Bachelier lorsque la graine des Anémones était tout à fait mûre, il y alla en robe de drap de Palais, & commanda à son Laquais de la laisser traîner. Quand ces Messieurs furent vers les Anémones, on mit la conversation sur une plante qui attachait la vue ailleurs & d'un tour de robe, on effleura quelques têtes d'Anémones qui laissèrent de leurs graines à l'étoffe. Le Laquais instruit reprit aussitôt la queue de la robe, la graine se cacha dans les replis, & Monsieur Bachelier qui ne se doutait de rien, ne s'aperçut de quoi que ce soit.

La multiplication en fut aisée ensuite. Cette plante foisonne en graines, & les grandes semences qu'on en a fait & qu'on fait tous les jours, nous ont enfin donné ces belles Anémones extraordinaires dont je veux parler. Je laisse là les simples jusqu'à ce que je traite de la graine. Les doubles n'en portent jamais.

La facilité qu'il y a à connaître les beautés de l'Anémone, & même à en élever, nous a donné beaucoup plus de Curieux de cette Fleur, que de la Tulipe. Quelques-uns ne veulent pas que ce grand nombre de Curieux d'Anémones viennent de la cause que je dis, & prétendent que la préférence qu'ils donnent à cette fleur, lui attire plus de partisans. J'aime & connais à fond ces deux fleurs; mais l'une a beaucoup plus de goût & de délicatesse que l'autre.

Les grands Curieux en Anémones sont à présent à M. Desgranges, Monsieur Caboud & Monsieur de Valnay dont j'ai déjà parlé, Monsieur Descoteaux & Monsieur Breart Officiers du Roy, Monsieur Demauges, Monsieur le Verrier Greffier des Consuls, Monsieur Lobinois Officier de Monsieur, & Monsieur Roland. Je sais que Monsieur le Prince & Monsieur le Marquis de Seignelay en ont plusieurs; mais je ne sais s'ils en sont curieux; je suis fort sûr par moi-même que feu Monsieur le Prince l'était beaucoup.

Chapitre II. De la beauté des Anémones

La fane2 de l'Anémone est si agréable qu'elle augmente la beauté de son espèce. Plus elle est frisée, plus elle est jolie. Sa touffe basse & bien garnie fait seule plaisir à voir, elle nous a rendus si délicats qu'elle nous fait mépriser les grandes fanes quelques Fleurs qu'elles portent, & si les marcottes d'oeillets s'élevaient aussi haut que son dard, on se rebuterait de cet amas de fanage, & la fleur s'en ferait moins souhaiter.

Il y a bien de la délicatesse sur la tige de l'Anémone; pour être belle, elle doit être grande à proportion de la grosseur de sa fleur & la porter sans baisser; trop haute ou trop basse est défectueuse, trop grosse ou trop menue de même.

Le brillant du coloris est toujours une qualité admirable dans les fleurs, ainsi dans les Anémones, comme dans toutes les autres, les ternes sont à mépriser, ce n'est pas à dire qu'il n'y ait à choisir que des incarnat, couleur de feu, blanches ou autres couleurs éclatantes, car il y a des bizarres & des brunes merveilleuses, mais il faut qu'elles soient lustrées.

Les nuancées sont rares & précieuses.

Les veloutées sont aussi les belles.

Les panachées sont à préférer aux pures, pourvu qu'elles aient les autres qualités de la beauté. (Il y avait donc, en 1696, des anémones doubles et panachées...?)

Une Anémone, pour être belle, doit être grosse, pommée; & il faut que la pluche3 fasse le dôme comme le pavot. Sa pluche doit être fort garnie de béquillons4. Les grandes feuilles doivent un peu excéder la grosseur de la pluche, mais pas de beaucoup. [...]


1 À défaut d'avoir pu vérifier l'information, je formule l'hypothèse que ce Monsieur Bachelier participa peut-être au voyage effectué par François Bernier (1620-1688) en Orient à partir de 1656.

2 On désigne par "fane" (mot orthographié "fanne" dans le texte source) : "les tiges et les feuilles de certaines plantes herbacées", mais également "l'enveloppe foliacée de la fleur des anémones et des renoncules". Source CNRTL.

3 Il s'agit de la "peluche" qui, en termes de fleuriste, évoque le velouté de l'anémone. Source Littré.

4 Petite feuille incurvée et effilée entourant le disque de certaines fleurs, notamment l'anémone. Petit pétale qui remplace le pistil dans une anémone double. Source CNRTL.