Coup d'oeil sur les végétaux ornementaux cultivés en Indre-et-Loire en 1833

Extraits de l'ouvrage Flore complète d'Indre-et-Loire, rédigé par Félix Dujardin (1801-1861) et publié par la Société d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres en 1833.

Chapitre : "Coup d'oeil sur les végétaux cultivés dans le département d'Indre-et-Loire, par M. le Comte Odart, Vice-Président Honoraire de la Société."

"Il nous a semblé qu'il était convenable pour rendre cet ouvrage d'un intérêt général pour les habitants de ce département, avant d'entrer dans les détails de la Botanique proprement dite, de jeter un coup d'oeil sur les végétaux qui y sont un objet de culture.

Nul doute que lors du séjour de nos rois en Touraine, la culture des plantes potagères, et surtout celle des plantes d'agrément n'ait reçu un puissant encouragement de l'accroissement de la population et de la nature de cet accroissement composé de riches consommateurs sur lesquels la détresse publique n'avait eu qu'une influence momentanée. Toutefois, presque aucun vestige du goût de nos ancêtres pour la culture des végétaux ne nous est resté : nous ne pouvons en découvrir que dans le soin qu'ils mettaient à établir leurs vastes potagers près des eaux, comme il est facile de s'en convaincre à l'aspect de ceux des châteaux de La Motte-Sonzay, Azay-le-Rideau et Chenonceau, bâtis au commencement du XVIe siècle. On pourrait encore regarder comme un témoignage de ce même goût, l'existence d'une belle allée d'ifs servant d'avenue à un château près de Chinon, qui avait bien 150 ans lorsque nous l'avons vue sur pied en 1803, ainsi que la belle orangerie de Villandry, qui datait d'un siècle, que le propriétaire a laissé périr, et dont il s'est chauffé en l'année néfaste de 1793. Mais il est trop vrai que les faits nous échappent : aucun historien n'a accordé la moindre place à l'état de l'agriculture et du jardinage; les procédés agronomiques et d'horticulture ne se sont conservés que par tradition.

Nous savons seulement que c'est à Olivier de Serres que la Touraine eut l'obligation des plantations de mûriers qui y furent faites de 1602 à 1603, quoique cet arbre y fût déjà connu depuis une cinquantaine d'années. Son Théâtre d'agriculture est une preuve des progrès que l'art agricole avait faits en France longtemps avant qu'il eut attiré l'attention des autres peuples, si l'on excepte la Flandre, où les fermes étaient dés lors cultivées comme des jardins. Cependant, nous voyons que la Touraine était déjà appelée le Jardin de la France en 1570, non à cause de son climat, dit Liébaut, mais pour ses bons fruits et l'habileté de ses jardiniers. Pourquoi n'était-ce pas de la Touraine, mais du Poitou, qu'on envoyait alors à Paris des cerises précoces, dont, du reste, La Bruyère-Champier ne fait pas grand cas, et dont, selon lui, la maturité avait été hâtée par de la chaux et des arrosements d'eau chaude : moyens à l'efficacité desquels nous avons de la peine à croire.

La culture du melon remonte probablement à l'expédition de Charles VIII en Italie. Nous savons du moins par Ruel que les artichauts furent apportés de Florence au commencement du XVIe siècle. L'Espagne nous apprit l'usage des truffes, qui sont devenues un objet de commerce dans le canton de Richelieu; et elle nous transmit la scorsonère. L'abricot fut introduit dans le même temps, car La Bruyère-Champier, qui écrivait en 1560, en parle comme d'un fruit nouveau. Le même mettait au premier rang les prunes de Tours; ce qui nous prouve que leur réputation date de loin. Comme l'acacia (Robinia pseudo-acacia) fut apporté en France en 1600 par Jean Robin, et le marronnier d'Inde quelques années après : on peut croire qu'ils furent d'abord destinés à l'embellissement de la demeure de nos rois, et par conséquent, que les premiers furent plantés en Touraine.

Abricot Tachard, Gravure, Alfred Riocreux, 1875 Robinia pseudo-acacia semperflorens, Gravure, Alfred Riocreux, La Revue Horticole, 1875 

Si nous pouvons nous flatter d'avoir des amateurs en plus grand nombre, déciderons-nous aussi qu'il y en ait eu de plus zélés qu'au XVIe siècle, où nous voyons Quiqueran de Beaujeu, évêque de Senez, et du Bellay, évêque du Mans, faire des efforts incroyables pour augmenter le nombre de végétaux connus; ce dernier poussait la précaution jusqu'à faire passer à l'eau bouillante la terre destinée à ses plantes précieuses, afin de détruire les insectes. La première création dont notre province ait pu se faire honneur, est celle du parc de Chanteloup, vers 1770, qui depuis est tombé aux mains d'acquéreurs pareils aux soldats qu'Auguste récompensait avec les terres des vaincus : pour eux le plus cèdre du Liban qui fut en France après celui du Jardin du Roi, n'a pas eu plus d'enchantement que l'agreste buisson. Si nous avons à déplorer des pertes irréparables dans ce genre, nous reconnaissons avec satisfaction, que du moment où la population a été rendue à une destinée plus calme par la chute de Napoléon, le goût des belles plantes a pris singulièrement d'extension : depuis le plus modeste artisan qui s'échappe le soir de son atelier pour aller cultiver ses Rosiers et ses Dahlias, jusqu'au plus riche capitaliste qui a fait choix du séjour de la campagne, plus pour le charme qu'on y trouve, que pour les revenus qu'on en tire, chacun recherche les plantes d'agrément, et même avec ardeur celles dont la nouveauté ou la mode rehausse encore le prix.

Parmi les collections les plus remarquables de plantes rares, nous devons citer en première ligne le beau parc de Chenonceau, où elles sont cultivées avec satisfaction : on y trouve en profusion les Cyprès de la Louisiane, les Cèdres du Liban, les Pins de diverses espèces, les Magnolias, un bel échantillon de la délicieuse famille des Mimosas1, l'Acacia arbre de soie ou Julibrissin, un grand nombre de Pélargoniums, et la seule culture d'Ananas que nous connaissions dans le département; enfin, une foule d'autres plantes exotiques réunies à toutes les richesses botaniques de la province, parmi lesquelles nous avons remarqué les Pervenches, l'élégante Coronille variée, et dans les fossés le Butome ombellé, plus éclatant qu'aucun phlox exotique.

Un autre établissement, qui fait honneur au goût de son propriétaire (M. Gabiou), est situé à quelques lieues de Loches; il renferme parmi les nombreuses plantes de serre, beaucoup de plantes du Cap, dont quelques-unes même ne sont pas au Jardin du Roi.

Enfin, la collection du docteur Bretonneau, qui a mis à la former et met à l'entretenir toute la sagacité dont il a toujours fait preuve, non seulement dans l'exercice de la médecine, mais à quelque étude et à quelque goût qu'il se soit livré, ne mérite pas moins que les précédentes d'être un objet de curiosité, et sera bientôt la plus connue par sa proximité de la ville de Tours.

Si l'aspect de ces beaux établissements nous donne lieu de nous féliciter de quelques progrès en horticulture sous le rapport du nombre des belles plantes cultivées, et de quelques procédés2 de culture pour leur rapide multiplication et leur entretien, nous avons à regretter que sur plusieurs points nous n'ayons pas d'égales félicitations à faire au pays.

Nos jardiniers se livrent trop au commerce par commission : car ils font venir la plupart de leurs plantes3 de Paris et même d'Angers; cependant il leur serait aussi facile qu'aux jardiniers de ces deux villes de se procurer de nouvelles variétés et de les multiplier ainsi que celles déjà connues. S'ils nous fournissent des melons cantaloups, ce n'est que depuis une vingtaine d'années, et plus d'un mois après Paris, d'où on les tire dès la Saint-Jean et pendant tout le mois de juillet. Langeais s'en tient à ses médiocres sucrins, et dans une ville qui devrait se glorifier d'être la capitale d'une province appelée le Jardin de la France, nous en sommes encore au même point où l'on en était en 1696, quand Madame de Maintenon écrivait le 10 mai qu'une nouveauté, qui depuis quatre jours faisait la vanité des princes, était un plat de petits pois. Si nous sommes peu habiles dans l'art d'obtenir des primeurs, nous nous donnons aussi peu de peine pour la recherche de variétés de légumes qui peuvent en prolonger la jouissance et en relever le mérite. Dès la fin de juillet on ne mange plus de bons haricots verts, parce que les jardiniers ne connaissent pas les excellentes variétés dites prédomes, qui en même temps qu'elles sont les plus tendres, sans parchemin et sans filets, sont aussi celles qui durent le plus longtemps."


1 Nous pouvons nous flatter de posséder le plus bel individu de cette espèce depuis le désastre arrivé à celui du Jardin du Roi. Si l'on veut le voir dans tout son éclat, c'est dans la dernière quinzaine du mois d'août, chez M. H. Gouin, à Tours.

2 C'est surtout dans les procédés de chauffage des serres, d'une manière à la fois économique et sûre, que les progrès nous semblent les plus sensibles; le thermosyphon remplit toutes les conditions désirables, en maintenant la chaleur à un degré à peu près uniforme, et nous en connaissons déjà 7 à 8 à Tours et dans les environs.

3 Des Magnolias, des Hortensias bleus, des Dahlias, des Hélychrises, des Rosiers, etc.